Ask The Dust (Demande à la poussière)

Publié le par Gregor

 

Et voilà qu'une automobile noire s'approche du trottoir et qu'un homme en descend. L'air riche le type. Et puis une femme descend à sa suite, et elle est belle, du renard argenté comme fourrure, une vrai chanson qui passe là sur le trottoir et disparaît à travers la porte battante, et c'est là que je me dis, oh boy, dis donc, si seulement tu pouvais t'offrir ça, rien qu'un tout petit peu, rien qu'une journée et une nuit. Un rêve, qu'elle était, un rêve que je faisais en marchant, et son parfum était encore dans l'air humide du matin. (…)

Los Angeles, donne-toi un peu à moi ! Los Angeles, viens à moi comme je suis venu à toi, les pieds sur tes rues, ma jolie ville je t'ai tant aimée, triste fleur dans le sable, ma jolie ville.

Un jour et un autre et celui d'avant, toujours dans la bibliothèque avec les caïds sur les étagères, ce vieux Dreiser, ce vieux Mencken, j'allais leur rendre visite tous tant qu'ils étaient, salut Dreiser, salut Mencken, salut, salut.  Il y a une place pour moi aussi sur les étagères, et ça commence par B, Arturo Bandini dans les B, allez, dégagez un peu dans les B, un peu de place pour Arturo Bandini, un peu de place pour son livre ! (…)

A jour de gala, rêve de gala.

Mais la taulière continuait de m'écrire ses petites notes; son mari était mort et elle était seule au monde et ne faisait confiance à personne, pouvait pas se le permettre qu'elle disait. Elle me disait aussi qu'il allait falloir régler la note. C'était plus une note, c'était carrément la Dette nationale, alors il fallait payer ou débarrasser le plancher. Jusqu'au dernier sou  -  cinq semaines en retard, ça faisait vingt dollars - (…)

"Mon agent vient de m'écrire", que je lui disais"de New York. Il dit que j'en ai vendu une autre ; il dit pas où, mais il dit que j'en ai une de vendue.

Alors vous en faites pas, Mme Hargraves, vous faites pas de bile, j'aurai ça dans un jour ou deux."

Mais si vous croyez qu'elle allait écouter un menteur dans mon genre. Pas vraiment un mensonge, remarquez, juste un souhait, et peut être même pas un souhait après tout, peut-être que c'était un fait, et la seule façon de le savoir c'était de surveiller le facteur, l'avoir bien à l'oeil, zieuter le courrier qu'il amenait quand il l'étalait sur le bureau de la réception, lui demander comme ça à brûle-pourpoint s'il n'avait rien pour Arturo Bandini. Mais je n'avais plus besoin de demander, plus au bout de six mois que j'étais dans cet hôtel; a peine il me voyait arriver qu'il me faisait oui ou non de la tête avant que je demande ; pour trois millions de non il y avait un oui.

Un jour une belle lettre est arrivée. Oh, des lettres j'en recevais plein, mais pas des aussi belles que celle-ci; elle est arrivée dans le courrier du matin, et elle disait (en parlant du petit chien qui riait ) qu'il avait avait lu le petit chien qui riait  et que ça lui avait plu ; il disait comme ça, M. Bandini, si j'ai jamais vu un génie c'est bien vous. Leonardo, qu'il s'appelait, un grand critique italien, sauf qu'il ne travaillait pas comme critique ;  juste un bonhomme de Virginie, n'empêche que quand il est mort on a perdu un grand homme et un grand critique. Parce qu'il était déjà mort quand ma lettre est arrivée en Virginie, "par avion", et c'est sa soeur qui m'a renvoyé ma lettre. Elle aussi sa lettre était belle, et comme critique elle en connaissait aussi un rayon. Elle m'apprenait que Leonardo était mort de la tuberculose mais que jusqu'à la fin il était resté heureux ; une des dernières choses qu'il a faites c'est de s'assoir dans son lit pour m'écrire au sujet du petit chien qui riait. Un rêve à bout de vie, donc, mais très important : en ce qui me concerne, Leonardo, même mort et enterré, est un saint du ciel, égal à n'importe lequel des douze apôtres.

A l'hôtel ils l'avaient tous lu aussi, le petit chien qui riait, tous tant qu'ils étaient : une histoire à vous en faire mourir à chaque page, et pas une histoire de chien non plus. Astucieuse, vraiment, cette nouvelle; criante de poésie. Et nul autre que J.C Hackmuth ( le directeur de publication, le grand Hackmuth qui signait son nom comme en Chinois) disait dans sa lettre : superbe, votre nouvelle, et je suis fier de la publier. Mme Hargraves a lu ça et désormais j'étai un homme différent à ses yeux.

Je pouvais rester dans cet hôtel, plus question de me mettre à la rue, et tout ça rien qu'à cause du petit chien qui riait.

Mme Graigner, qui passe tout son temps assise dans le hall à attendre de mourir tout à fait, eh bien le petit chien qui riait  l'a ramenée sur terre, positivement, et cette lueur dans ses yeux m'a confirmé que j'avais raison, que je tenais le bon bout, encore qu'elle aurait quand même pu s'enquérir de l'état de mes finances, c'est du moins ce que j'espérais, qu'elle me demande comment ça allait de ce côté là, même que souvent je me disais pourquoi que tu lui demandes pas carrément de te prêter un billet de cinq, mais je n'arrivais jamais à me décider et partais toujours en claquant des doigts, de dépit mais aussi de dégoût pour moi-même.

 

John Fante.

 

 

 

Publié dans coup de coeur

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