Baudelaire, à propos de la poésie

Publié le par Gregor

EPITRE ENVOYEE À SAINTE-BEUVE

entre 1843 et 1846


Monsieur,
Stendhal a dit quelque part-ceci, ou à peu près- : J’écris pour une dizaine d’âmes sensibles que je ne verrai peut-être jamais, mais que j’adore sans les avoir vues.
Ces paroles, Monsieur, ne sont-elles pas une excellente excuse pour les importuns, et n’est-il pas clair que tout écrivain est responsable des sympathies qu’il éveille ?
Ces vers ont été faits pour vous - et si naïvement - que lorsqu’ils furent achevés, je me suis demandé s’ils ne ressemblaient pas à une impertinence, - et si la personne louée, - n’avait pas le droit de s’offenser de l’éloge. - J’attends que vous daigniez m’en dire votre avis.
Dans son excellente analyse, Jérôme Thélot compare ce préambule aux lettres adressées à Madame Sabatier ou à Banville. Le soulignement du pour vous fait écho au pour une dizaine d’âmes et à la personne louée, périphrases féminines marquant la passion, la chevalerie et la galanterie courtoise et la complicité forcée : « les deux poètes sont l’un pour l’autre (une âme),(une personne louée), une dame, une inspiratrice ». Dans le poème, Baudelaire joue de la sensualité homosexuelle féminine puis masculine « je suis vis à vis de vous comme un amant ». Ici l’homosexualité n’est qu’un prétexte à être impertinent c’est à dire à déroger à la politesse et aux mœurs convenues, à sortir des sentiers battus, à être différent, différent jusqu’à choquer, différent jusqu’à être poète. Thélot écrit : 
« Déplacé, l’éloge de Baudelaire à Sainte-Beuve ? Indécent et inconvenant ? - Assurément. Comme le verbe déplace les codes comme le dire transgresse le dit. Le poète va choquer son lecteur dans la mesure où la poésie choque la langue. La naïveté créatrice a attenté à la pudeur du destinataire et aux convenances du monde, parce qu’elle est dans le langage ce qui attente au langage. (...) L’éloge est sans doute une offense. En tant qu’elle est naïve, qu’elle suspend et violente les convenances de la langue établies, la poésie semble outrager ce qu’elle loue et louer ce qu’elle outrage(...) Dans le poème il demandera encore, et ce sera pour nous la question cardinale de toute l’épître :
Poète, est-ce une injure ou bien un compliment ? (...) 
Baudelaire interroge explicitement son maître sur la valeur éthique de l’opération poétique. Celle-ci est elle innocente comme la naïveté ou coupable comme l’impertinence ? (...) Baudelaire néanmoins y réclame une réponse dont il attend, outre des gratifications mondaines, un savoir : sur la légitimité de son ambition poétique, sur son « droit » à la vocation. En poésie les significations sont déplacées : le lecteur y est une maîtresse dont l’éloge est une offense. Ce déplacement instaure-t-il un échange plus haut que celui du discours ordinaire, ou est-il impuissant et va-t-il séparer l’auteur et le lecteur, l’offenseur et l’offensé, le moi et l’autre ? Que peut- une fois de plus- la poésie ? »

Tous imberbes alors, sur les vieux bancs de chêne,
(...)
- Nous traînions tristement nos ennuis, accroupis
Et voûtés sous le ciel carré des solitudes,
Où l’enfant boit, dix ans, l’âpre lait des études .
(...)
- C’était dans ce vieux temps, mémorables et marquant,
(...)
C’était surtout l’été, quand les plombs se fondaient ,
Que ces grands murs noircis en tristesse abondaient,
Lorsque la canicule ou le fumeux automne
Irradiait les cieux de son feu monotone,
Et faisait sommeiller, dans les sveltes donjons,
Les tiercelets criards, effroi des blancs pigeons ;
Saison de rêverie, où la Muse s’accroche
Pendant un jour entier au battant d’une cloche ;
Où la Mélancolie, à midi, quand tout dort,
Le menton dans la main, au fond du corridor,-
L’œil plus noir et plus bleu que la Religieuse 
Dont chacun sait l’histoire obscène et douloureuse,
- Traîne un pied alourdi de précoces ennuis,
Et son front moite encor des langueurs de ses nuits.-
Et puis venaient les soirs malsains, les nuits fiévreuses,
Qui rendent de leur corps les filles amoureuses,
Et les font aux miroirs - stérile volupté -
Contempler les fruits mûrs de leur nubilité - 
Les soirs italiens, de molle insouciance,
- Qui des plaisirs menteurs révèlent la science,
- Quand la sombre Vénus, du haut des balcons noirs,
Verse des flots de musc de ses frais encensoirs. -
....................................................................... 
Ce fut dans ce conflit de molles circonstances,
Mûri par vos sonnets, préparé par vos stances,
Qu’un soir, ayant flairé le livre et son esprit,
J’emportai sur mon cœur l’histoire d’Amaury .
(...)
- J’ai partout feuilleté le mystère profond
De ce livre si cher aux âmes engourdies
Que leur destin marqua des mêmes maladies,
Et devant le miroir j’ai perfectionné
L’art cruel qu’un Démon en naissant m’a donné ,
- De la Douleur pour faire une volupté vraie, -
D’ensanglanter son mal et de gratter sa plaie.
Poëte, est-ce une injure ou bien un compliment ?
Car je suis vis-à-vis de vous comme un amant 
En face du fantôme , au geste plein d’amorces,
Dont la main et dont l’œil ont pour pomper les forces
Des charmes inconnus. - Tous les êtres aimés
Sont des vases de fiel qu’on boit les yeux fermés,
Et le cœur transpercé que la douleur allèche
Expire chaque jour en bénissant sa flèche.

Charles Baudelaire à Sainte-Beuve entre 1843-1846


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