Céline, des prostituées, au cinéma, en passant par Napoléon.

Publié le par Gregor

Encore une fois nous remercierons Céline d'essayer de dire des choses intéressantes, et de nous changer un peu des idées chiantes, ce texte m'a sacrément fait rire, et on risque pas de mourir de rire.... Enfin pas encore !

 

Vous remarquerez qu'il y'a toujours deux prostituées en attente au coin de la rue des Dames. Elles tiennent ces quelques heures épuisées qui séparent le fond du jour au petit matin. Grâce à elles la vie continue à travers les ombres. Elles font la liaison avec leur sac à main bouffi d'ordonnances, de mouchoirs pour tout faire et les photos d'enfants à la campagne. Quand on se rapproche d'elles dans l'ombre, il faut faire attention parce qu'elles n'existent qu'à peintre ces femmes, tant elles sont spécialisées, juste restées vivantes ce qu'il faut pour répondre à deux ou trois phrases qui résument tout ce que l'on peut faire avec elles. Ce sont des esprits d'insectes dans des bottines à boutons.

Faut rien leur dire, à peine les approcher. Elles sont mauvaises. J'avais de l'espace. Je me suis mis à courir par le milieu des rails. L'avenue est longue.

(…)

Puisqu'on était heureux l'un et l'autre de se retrouver on s'est mis à parler rien que pour le plaisir de se dire des fantaisies et d'abord sur les voyages qu'on avait faits l'un et l'autre et enfin sur Napoléon, comme ça, qui est survenu à propos de Moncey sur la place Clichy dans le courant de la conversation. Tout devient plaisir dès qu'on a pour but d'être seulement bien ensemble, parce qu'alors on dirait qu'on est enfin libres. On oublie sa vie, c'est-à-dire les choses du pognon.

De fil en aiguille, même sur Napoléon on a trouvé des rigolades à se raconter. Parapine il la connaissait bien l'histoire de Napoléon. ça l'avait passionné autrefois qu'il m'apprit, en Pologne, quand il était encore au lycée. Il avait été bien élevé lui Parapine, pas comme moi.

Ainsi à ce propos il me raconta que pendant la retraite de Russie, les généraux à Napoléon ils avaient eu un sacré coton pour l'empêcher d'aller se faire pomper à Varsovie une dernière fois suprême par la Polonaise de son coeur.

Il était ainsi, Napoléon, même au milieu des plus grands revers et des malheurs. Pas sérieux en somme. 

Même lui, l'aigle à sa Joséphine ! Le feu au train, c'est le cas de le dire envers et contre tout. Rien à faire d'ailleurs tant qu'on a le goût de jouir et de la rigolade et c'est un goût qu'on a tous. Voilà le plus triste. On ne pense qu'à ça ! Au berceau, au café, sur le trône, aux cabinets. Partout ! Partout ! Bistoquette ! Napoléon ou pas ! Cocu ou pas ! Plaisir d'abord ! Que crèvent les quatre cent mille hallucinés embérésinés jusqu'au plumet ! Qu'il se disait le grand vaincu, pourvu que Poléon tire encore un coup ! Quel salaud ! Et allez donc ! C'est bien ça la vie ! C'est ainsi que tout finit ! Pas sérieux ! Le tyran est dégouté de la pièce qu'il joue bien avant les spectateurs. Il s'en va baiser quand il n'en peut plus le tyran de sécréter des délires pour le public. Alors son compte est bon! Le destin le laisse tomber en moins de deux ! Ce n'est pas de les massacrer à tours de bras, que les enthousiastes lui font un reproche ! Que non ! ça non ! ça n'est rien ! Et comment qu'on lui pardonnerait ! Mais d'être devenu ennuyeux tout d'un coup c'est ça qu'on ne lui pardonne pas ! 

Le sérieux ne se tolère qu'au chiqué.  Les épidémies ne cessent qu'au moment où les microbes sont dégoutés de leur toxines. Robespierre on l'a guillotiné parce qu'il répétait toujours la même chose et Napoléon n'a pas résisté, pour ce qui le concerne, à plus de deux ans d'une inflation de Légion d'honneur. Ce fut sa torture de ce fou d'être obligé de fournir des envies d'aventures à la moitié de l'Europe assise. Métier impossible. Il en creva.

Tandis que le cinéma, ce nouveau petit salarié de nos rêves, on peut l'acheter lui, se le procurer pour une heure ou deux, comme un prostitué.

Et puis des artistes en plus, de nos jours, on en a mis partout par précaution tellement qu'on s'ennuie. Même dans les maisons où on a mis des artistes avec leurs frissons à déborder partout et leur sincérité à dégouliner à travers les étages. Les portes en vibrent. C'est à qui frémira davantage et avec le plus de culot, de tendresse, et s'abandonnera plus intensément que le copain. On décore à présent aussi bien les chiottes que les abattoirs et le Mont-de-Piété aussi, tout cela pour vous amuser, vous distraire, vous faire sortir de votre destinée.

Vivre tout sec, quel cabanon ! La vie c'est une classe dont l'ennui est le pion, il est là tout le temps à vous épier d'ailleurs, il faut avoir l'air d'être occupé, coûte que coûte, à quelque chose de passionnant, autrement il arrive et vous bouffe le cerveau. Un jour, qui n'est rien qu'une simple journée de 24 heures c'est pas tolérable. ça ne doit être qu'un long plaisir presque insupportable une journée, un long coït une journée, de gré ou de force.

 

Publié dans critiques modernes

Commenter cet article