Céline, voyage au bout de la nuit

Publié le par Gregor

 

n750912865_809924_1324.jpgPhoto de Lisa Bérnat

 

Une suite d'extraits du livre au combien sublime de Céline, voyage au bout de la nuit...


" Tout en pérorant ainsi dans l'artifice et le convenu je ne pouvais m'empêcher de percevoir plus nettement encore d'autres raisons que le paludisme à la dépression physique et morale dont je me sentais accablé. Il s'agissait au surplus d'un changement d'habitudes, il fallait reconnaître de nouveaux visages dans un nouveau milieu, d'autres façons de parler et de mentir. La paresse c'est presque aussi fort que la vie. La banalité de la farce nouvelle qu'il faut jouer vous écrase et il vous faut somme toute encore plus de lâcheté que de courage pour recommencer. C'est cela l'exil, l'étranger, cette inexorable observation de l'existence telle qu'elle est vraiment pendant ces heures lucides, exceptionnelles dans la trame du temps humain, où les habitudes du pays précédent vous abandonnent, sans que les autres, les nouvelles, vous aient encore suffisamment abruti.

Tout dans ces moments viennent s'ajouter à votre immonde détresse pour vous forcer, débile, à discerner les choses, les gens et l'avenir tels qu'ils sont, c'est à dire des squelettes, rien que des riens, qu'il faudra cependant aimer, chérir, défendre, animer comme s'ils existaient.

Un autre pays, d'autres gens autour de soi, agités d'une façon un peu bizarre, quelques petites vanités en moins, dissipées, quelque orgueil qui ne trouve plus sa raison, son mensonge, son écho familier, et il n'en faut pas davantage, la tête vous tourne, et le doute vous attire, et l'infini s'ouvre rien que pour vous, un ridicule petit infini et vous tombez dedans…

Le voyage c'est la recherche de ce rien du tout, de ce petit vertige pour couillons…"


" Je ne comprenais pas. J'étais cocu avec tout et tout le monde, avec les femmes, l'argent et les idées. Cocu et pas content. A l'heure  qu'il est, il m'arrive encore de la rencontrer Musyne, par hasard, tous les deux ans ou presque, ainsi que la plus part des êtres qu'on a connu très bien. C'est le délai qu'il nous faut, deux années, pour nous rendre compte, d'un seul coup d'oeil, intrompable alors, comme l'instinct, des laideurs dont un visage, même en son temps délicieux, s'est chargé.

On demeure comme hésitant un instant devant, et puis on finit par l'accepter tel qu'il est devenu le visage avec cette disharmonie croissante, ignoble, de toute la figure. (.) On peut dire alors qu'on ne s'était pas trompé de chemin, sans s'être concertés, l'immanquable route pendant deux années de plus, la route de la pourriture. Et voilà tout.

Musyne, quand elle me rencontrait ainsi, fortuitement, tellement je l'épouvantais avec ma grosse tête, semblait vouloir me fuir absolument, m'éviter, se détourner, n'importe quoi… Je lui sentais mauvais, c'était évident, de tout un passé, mais moi qui sais son âge, depuis trop d'années, elle a beau faire, elle ne peut absolument plus m'échapper. Elle reste là l'air gêné devant mon existence, comme devant un monstre. Elle si délicate, se croit tenue de me poser des questions balourdes, imbéciles, comme on en poserait à une bonne prise en faute. Les femmes ont des natures de domestiques. Mais elle imagine peut-être seulement cette répulsion, plus qu'elle ne l'éprouve; c'est l'espèce de consolation qui me demeure. 

Je lui suggère peut être seulement que je suis immonde.

Je suis peut être un artiste dans ce genre-là. Après tout, pourquoi n'y aurait-il pas autant d'art possible dans la laideur que dans la beauté ? C'est un genre à cultiver, voilà tout.

J'ai cru longtemps qu'elle était sotte la petite Musyne, mais ce n'était qu'une opinion de vaniteux éconduit. 

Vous savez, avant la guerre, on était tous encore bien plus ignorant et plus fats qu'aujourd'hui. On ne savait presque rien des choses du monde en général, enfin des inconscients… Les petits types dans mon genre prenaient encore bien plus facilement qu'aujourd'hui des vessies pour des lanternes. D'être amoureux de Musyne si mignonne je pensais que ça allait me douer de toutes les puissances, et d'abord et surtout du courage qui me manquait, tout ça parce qu'elle était si jolie, et si joliment musicienne ma petite amie ! L'amour c'est comme l'alcool, plus on est impuissant et soûl et plus on se croit fort et malin, et sûr de ses droits.


(…)


On perd la plus grande partie de sa jeunesse à coups de maladresses. Il était évident qu'elle allait m'abandonner mon aimée tout à fait bientôt. Je n'avais pas encore appris qu'il existait deux humanités très différentes, celle des riches et celle des pauvres. Il m'a fallu, comme à tant d'autres, vingt années et la guerre, pour apprendre à me tenir dans ma catégorie, à demander le prix des choses et des êtres avant d'y toucher, et surtout avant d'y tenir.

Me réchauffant donc à l'office avec mes compagnons domestiques, je ne comprenais pas qu'au dessus de ma tête dansaient les Dieux argentins, ils auraient pu être allemands, français, chinois, cela n'avait guère d'importance, mais des Dieux, des riches, voilà ce qu'il fallait comprendre. Eux en haut avec Musyne, moi en dessous, avec rien.

 Musyne songeait sérieusement à son avenir; alors elle préférait le faire avec un Dieu. Moi aussi bien sur j'y songeais à mon avenir, mais dans une sorte de délire, parce que j'avais tout le temps en sourdine, la crainte d'être tué dans la guerre et la peur aussi de crever de faim dans la paix.

J'étais en sursit de mort et amoureux. (…)

Il existe pour le pauvre en ce monde de grandes manières de crever, soit par l'indifférence absolue de vos semblables en temps de paix, ou par la passion homicide des mêmes en la guerre venue. (…)

Comme elle me fuyait Musyne, je me prenais pour un idéaliste, c'est ainsi qu'on appelle ses propres petits instincts habillés en grands mots. (…)

Musyne désirait fort aussi, comme Lola, que je retourne au front dare-dare et que j'y reste et comme j'avais l'air de tarder à m'y rendre, elle se décida à brusquer les choses, ce qui pourtant n'était pas dans sa manière. (…)

Je ne recevrai plus du tout de nouvelles de Lola, ni de Musyne non plus. Elles demeuraient décidément les garces du bon côté de la situation où régnait une consigne souriante mais implacable d'élimination envers nous autres, nous les viandes destinées aux sacrifices. (…) Les jeux étaient faits. 

(…)

 

Publié dans critiques modernes

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Ludo 28/06/2011 20:14


Excellent choix. Je cherchais la comparaison entre l'amour et l'alcool et suis tombé sur votre blog. C'est amusant car à la lecture, j'ai relevé sensiblement les mêmes extraits que vous.

Bon vent.


Gregor 29/06/2011 09:44



Merci, avant de recopier ces extraits j'avais relu le livre en filigrane, et surtout l'histoire d'amour, enfin le regard cynique de Céline sur cet "infini mis à la portée des caniches", car je me
retrouvais moi même très mal mené à l'époque, et précisément sur le sens de cette comparaison, où plus on est soul et impuissant et plus on se croit fort et malin et sûr de ses droits... avec un
an moins des poussières de recul sur ma vie antérieure (aux antipodes de Baudelaire), je goûte assez cette comparaison entre l'alcool et l'amour !