Demande à la poussiére

Publié le par Gregor

Et les gens qui sont restés à la maison, vous pourrez toujours leur mentir et leur en mettre plein la vue, parce qu’ils ont horreur de la vérité de toute manière, ils ne veulent rien savoir ; parce qu’ils veulent y aller aussi, au paradis, tôt ou tard. On ne la leur fait pas, à ceux qui sont restés derrière ; faut bien vous mettre ça dans le crâne, les gars, ceux qui sont restés au pays savent comment c’est, la Californie. Après tout, ils lisent les journaux comme tout le monde, et les magazines, les étals en sont pleins, à tous les coins de rue de l’Amérique. Ils les ont bien vues les maisons des vedettes de cinéma, en photo. On ne peut rien leur apprendre sur la Californie. Et je pensais à eux, couché sur mon lit tout en fixant les globules de lumière rouge du St Paul Hostel qui sautaient dans ma chambre et puis disparaissaient, et je me sentais misérable comme ce n’est pas permis parce que ce soir je m’étais conduit comme eux. Smith, Parker, Jones et toute l’engeance, je n’avais jamais été comme eux jusqu’ici. Ah, Camilla ! Quand j’étais môme au Colorado, c’étaient Smith, Parker et Jones qui me mortifiaient avec leurs noms horribles, qui m’appelaient Rital, Wop ou Macaroni ; c’étaient leurs enfants qui me faisaient du mal, tout comme je t’ai fait du mal ce soir. Ils m’ont fait tellement de mal que je n’ai jamais pu devenir comme eux ni leur ressembler. A cause d’eux je me suis réfugié dans les livres, renfermé sur moi-même, et plus tard j’ai fui ce petit patelin du Colorado, et des fois, Camilla, des fois quand je vois leur sale gueule je repense à tout ça, je ressens la même douleur en dedans, et je suis bien content de les voir tous ici en train de crever le gueule ouverte au soleil, content de les voir comme ça, déracinés, grugés par leur manque de cœur, toutes ces mêmes gueules de raie de mon enfance, ces bouches dures, ces sales gueules ; je suis si content de les voir vivre le vide de leur existence sous un soleil tuant. Je les vois dans les halls d’hôtels, je les vois prendre le soleil dans les squares et sortir cachin-cacha de ces vilaines petites églises. La proximité de leurs Dieux étranges leur rend la mine encore plus pâle et lugubre que d’ordinaire. Je les vois tituber à la sortie de leurs palais du cinéma, même qu’ensuite ils clignent leurs yeux vides pour affronter de nouveau la réalité ; ils rentrent chez eux encore tout hébétés et ils lisent le Times pour voir ce qui se passe dans le monde. J’ai vomi à lire leurs journaux, j’ai lu leur littérature, observé leurs coutumes, mangé leur nourriture, désiré leurs femmes, visité leurs musées. Mais je suis pauvre et mon nom se termine par une voyelle, alors ils me haïssent, moi et mon père et le père de mon père, et ils n’aimeraient rien tant que de me faire la peau et m’humilier encore, mais à présent ils sont vieux, en train de crever au soleil au milieu de la rue, en pleine chaleur, en pleine poussière, tandis que moi je suis jeune, plein d’espoir et d’amour pour mon pays et mon époque, alors quand je te traite de météque ce n’est pas mon cœur qui parle mais cette vieille blessure qui m’élance encore, et j’ai honte de cette chose terrible que je t’ai faite, tu peux pas savoir.

 

John Fante

Publié dans coup de coeur

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