Ecce homo

Publié le par Gregor

 

 

 

 

Préface Ecce homo, Nietzsche 


1.

En prévision du devoir qui va m'obliger bientôt à soumettre l'humanité à la plus dure exigence qu'on lui ait jamais imposée il me semble indispensable de dire ici qui je suis. On aurait bien de quoi le savoir, car j'ai toujours présenté mes titres d'identité. Mais la grandeur de ma tâche et la petitesse de mes contemporains ont crée une disproportion qui les a empêchés de m'entendre et même de m'entrevoir. Je vais vivant sur le crédit que je m'accorde, et peut être mon existence n'est elle elle même qu'un préjugé ? ... Je n'ai qu'à parler au premier "lettré" venu qui passe par la Haute Engadine pour me convaincre que je n'existe pas... Dans ces conditions j'ai un devoir, contre lequel se révoltent au fond mes habitudes et, plus encore, la fierté de mes instincts, celui de dire écoutez moi, car je suis un tel. Et n'allez surtout pas me confondre.

2.

Je ne suis nullement, par exemple, un croquemitaine, un monstre moral, je suis même, de par nature, à l'antipode du genre d'hommes qu'on a vénérés jusqu'ici comme vertueux. Il me semble, entre nous, que c'est justement ce qui me fait honneur. Je suis un disciple du philosophe Dionysos ; j'aimerai mieux, à la rigueur, être un satyre qu'être un saint. Mais on n'a qu'à lire cet écrit. Peut être ai je réussi à y exprimer cette opposition de façon sereine et philanthropique, peut être n'a t-il pas d'autre but. "Améliorer" l'humanité serait la dernière des choses que j'irai jamais promettre. Je n'érige pas de nouvelles "idoles" ; que les anciennent apprennent d'abord ce qu'il en coûte d'avoir des pieds d'argile. Les renverser (et j'appelle idole tout idéal), voilà bien plutôt mon affaire. On a dépouillé la réalité de sa valeur, de sons sens et de sa véracité en forgeant un monde idéal à coups de mensonge... Le "monde de la vérité" et "le monde de l'apparence"... Je les appelle en bon allemand le monde du mensonge  et la réalité... L'idéal n'a cessé de mentir en jetant l'anathème sur la réalité, et l'humanité elle même, pénétrée de ce mensonge jusqu'aux moelles s'en est retrouvée faussée et falsifiée dans ses plus profonds instincts, elle en est allée jusqu'à adorer les valeurs opposées aux seules qui lui eussent garanti la prospérité, l'avenir, le droit suprême au lendemain.

3.

Qui sait respirer l'air de mes écrits sait que c'est l'air des altitudes, un souffle rude. Il faut être bien fait pour lui si on ne veut pas prendre froid. La glace est proche, la solitude formidable mais que tout est calme dans la lumière ! Comme on respire librement ! Que l'on sent de choses au dessous de soi ! Philosopher, comme je l'ai toujours entendu et pratiqué jusqu'ici, c'est vivre volontairement sur la glace des cimes, à la recherche de tout ce qui est surprise et problème dans la vie, de tout ce qui, jusqu'à présent, avait été tenu au ban par la morale. 

L'expérience que m'ont donnée mes longues pérégrinations dans ces domaines interdits m'a appris à considérer autrement qu'on ne le souhaiterait les raisons qui ont poussé jusqu'à nos jours  moraliser et idéaliser : j'ai vu s'éclairer l'histoire secrète des philosophes et la psychologie de leurs grands noms. Combien un esprit supporte t-il de vérité, combien en ose t-il ? Voilà le criterium qui m'a servi de plus en plus pour mesurer exactement les valeurs. L'erreur (la foi dans l'idéal), l'erreur n'est pas un aveuglement, l'erreur est une lâcheté. Toute conquête, tout progrès de la connaissance est un fruit de courage, de la sévérité pour soi même, de la propreté envers soi... Je ne réfute pas les idéals, je me contente de mettre des gants quand je les approche... Nous luttons pour l'interdit, "Nitimur in vetitum" : c'est sous ce signe que ma philosphie vaincra un jour car jusqu'à présent on n'a jamais interdit systématiquement, que la vérité.

 

4.


Parmi mes écrits, mon Zarathoustra occupe  une place à part. J'ai fait en lui à l'humanité le plus grand présent qu'elle n'ai jamais reçu. Ce livre, dont la voix porte au delà des millénaires, n'est pas seulement le plus haut qu'il soit, le vrai livre des altitudes, celui qui laisse la chose humaine à une abîme au dessous de lui, mais c'est aussi le plus profond, celui qui naît au plus intime des trésors de la vérité ; il est le puits intarissable où nul sceau ne saurait descendre qu'il ne remonte comblé d'or et de bonté. Ce n'est pas un "prophète" qui parle dans ces lignes, un de ces sinistres hybrides pétris de lèpres et de volonté de puissance qu'on appelle les fondateurs de religion. Non, il importe de bien saisir la note exacte de cette voix, il faut comprendre que c'est un chant d'alycon pour ne pas se méprendre pitoyablement sur le sens de sa sagesse. " Ce sont les mots les plus discrets qui apportent l'ouragan, des pensées mènent l'univers qui viennent à pas de colombe…."


"Les figues tombent des arbres, elles sont bonnes et douces : et en tombant elles écorchent leur peau rouge. Je suis le vent du Nord pour les figues mûres. Et que les leçons, mes amis, tombent donc aussi pour vous comme des figues mûres : maintenant buvez leur suc, consommez leur douce chair. C'est l'automne, autour de nous, et le ciel pur de l'âpres midi…"


Ce n'est pas un fanatique qui vous parle ; on ne "prêche" pas ici, on ne vous demande pas de "croire"; de la plénitude de la lumière et des abîmes du bonheur les mots s'écoulent goutte à goutte, et c'est une tendre lenteur qui donne son rythme à ces discours.  Ils ne parviendront à ce faire entendre que de la fleur des élus ; c'est un privilège sans égal que de pouvoir écouter de Zarathoustra en séducteur ? …. Ecoutez alors ce qu'il dit lui même lorsque, pour la première fois, il revint dans sa solitude. C'est exactement le contraire de ce qu'eût dit en pareil cas un "sage", un "saint", un "sauveur du monde" ou tout autre décadent… Et ce n'est pas sa parole seule qui diffère, c'est lui même…


"Je m'en vais seul maintenant, mes disciples ! Et vous aussi vous partirez seuls, car je le veux. Eloignez vous de moi et défendez vous de Zarathoustra ! Et mieux encore : ayez honte de lui. Peut être vous a t-il trompés.


"L'homme qui cherche la connaissance ne doit pas seulement savoir aimer ses ennemis, il doit aussi haïr ses amis."


"On récompense mal un maître en restant toujours son élève. Pourquoi ne voudriez pas lever la main sur ma couronne ?"


"Vous me vénérez : mais qu'adviendra t'il si votre respect croule un jour ? Gardez qu'une statue ne vous écrase."

Vous dites que vous croyez en Zarathoustra mais qu'importe Zarathoustra ! Vous êtes mes sectateurs, mais qu'importe tout sectateur !"


"Vous ne vous étiez pas encore cherchés : et c'est alors que vous m'avez trouvé. Ainsi font tous les croyants ; et c'est pourquoi toute foi vaut si peu."


"Et maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous retrouver ; et c'est quand vous m'aurez tous reniez que je viendrai parmi VOUS"

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