34. En guise de consolation

Publié le par Gregor

Mais notre philosophie ne devient-elle pas ainsi une tragédie ? La vérité n'est pas hostile à la vie, au mieux ? Une question semble peser sur notre langue et cependant ne pas vouloir être énoncée : si l'on peut consciement rester dans la contre-vérité ? Ou bien, au cas où il faudrait le faire, si la mort n'est pas alors préférable ? Car il n'y a plus de devoir ; la morale, en tant qu'elle était un devoir, est en effet, par notre genre de considération, aussi bien anéantie que la religion. La connaissance ne peut laisser subsister comme motifs que plaisir et peine, utilité et dommage : mais comment ces motifs s'arrangeront-ils avec le sens de la vérité ? Eux aussi touchent bien aux erreurs (puisque, comme il a été dit, ce sont la sympathie et l'aversion et toutes leurs évaluations trés injustes qui déterminent essentiellement le plaisir et la peine). Toute la vie humaine est profondément enfoncée dans la contrevérité ; l'individu ne peut la tirer de ce puits, sans prendre en aversion en même temps son passé jusqu'au fond, sans trouver ses motifs présents, comme ceux de l'honneur, dépourvus de rime et de raison, sans opposer aux passions qui poussent à l'avenir et à un bonheur dans l'avenir, la raillerie et le mépris. Est-il vrai qu'il ne reste plus qu'une seule manière de voir, qui traîne aprés soi comme une conclusion théorique la dissolution, la séparation, l'anéantissement de soi-même ?

Je crois que la décision, quand aux effets de la connaissance, dépend du tempérament personnel ; je pourrais, aussi bien que l'effet décrit et possible chez certaines natures, en imaginer un autre en vertu duquel naîtrait une vie beaucoup plus simple, plus pure de passions que n'est l'actuelle : si bien que, d'abord il est vrai, les anciens motifs de désir violent auraient encore de la force, par suite d'une habitude héréditaire, mais peu à peu, sous l'influence de la connaissance purificatrice, se feraient plus faibles.

On vivrait enfin parmi les hommes et avec soi comme dans la nature, sans louanges, repproches, enthousiasme, se repaissant comme d'un spectacle de beaucoup de choses dont jusque-là on ne pouvait avoir que peur. On serait débarrassé de l'emphase et l'on ne sentirait plus l'aiguillon de cette pensée, que l'on n'est pas seulement nature ou qu'on est plus que nature. A la vérité il y faudrait, comme j'ai dit, un bon tempérament, une âme assurée, douce au et fond joyeuse, une disposition qui n'aurait pas besoin d'être sur ses gardes contre les secousses et les éclats soudains et qui, dans ses manifestations, n'aurait rien du ton grondeur et de la mine hargneuse, - odieux caractéres, comme on sait, des vieux chiens et des hommes qui sont longtemps restés à la chaîne. Au contraire, un homme affranchi des liens accoutumés de la vie à tel point qu'il ne continue à vivre qu'en vue de devenir toujours meilleur, doit renoncer sans envie ni dépit, à beaucoup, voire presque au tout, de ce qui a du prix chez les autres hommes ; il doit être satisfait, comme de la situation la plus souhaitable, de planer ainsi librement, sans crainte, au-dessus des hommes, des moeurs, des lois et des évaluations traditionnelles des choses. Il aime à communiquer le contentement que lui donne cette situation et il peut n'avoir rien d'autre à communiquer - en quoi il y a plutôt, il est vrai, une privation, une abdication. Mais si, malgrè tout, l'on veut plus de lui, il renverra d'un hochement de tête bienveillant à son frére, le libre homme d'action, car cette "liberté"-là, c'est encore une autre histoire.   

 

Humain trop humain.

Nietzsche

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