"ET TU, QUIS ES ?" Par Gérard Granel

Publié le par Gregor

©  Gérard Granel, Critique, n° 369, février 1978

 

 

ET TU, QUIS ES ?

 

 

Ce qu’il en est aujourd’hui de la philosophie, cette question qui nous passe ici en revue s’entend nécessaire comme une question, sinon personnelle, du moins singulière. Elle demande : « Et toi, que fais-tu, que penses-tu qui puisse se faire dans (ou de) la philosophie ? » 

On ne peut accepter d’y répondre que dans les limites suivantes :

1/ Celui qui dit « je » dans tous les textes qu’il livre, et dont aucun en retour ne le contient en entier ni ne le définit suffisamment, ne peut sortir de cette réserve. Sinon encore dans un texte où se rejoue la même identité de la ressource et du retrait que dit, précisément, le mot « réserve ». En d’autres termes, une pensée n’a pas le pouvoir de se retourner entièrement sur soi, elle vit de ce qui la termine.

2/ « Préciser ses intentions » n’a donc de sens que dans la mesure où elles sont elles-mêmes sûrement moins « intentionnelles » qu’historico-obsessionnelles et qu’on les exprime sous cette forme. Autant qu’on le peut.

Ces limites tracées, tentons de définir vaillamment le possible qui est aujourd’hui celui de la « philosophie » ; ce que les uns et les autres (et, parmi eux, le « je ») en laissent advenir réellement étant ici nécessairement laissé de côté.

Les guillemets qui font de « philosophie » une paléonymie sont appelés, on s’en doute, par l’identité heideggérienne : philosophie = platonisme = métaphysique. Quelle sorte de projet est ici une fois pour toutes abandonné n’a pas besoin, je crois, d’être une nouvelle fois développé, mais seulement rappelé. Il est donc renoncé aux pompes et aux œuvres d’une ontologie fondamentale découpant en son sein la diversité des ontologies régionales ; il est renoncé également, par conséquent, à une science des sciences, et donc à une périgraphie du langage philosophique  par laquelle il se séparerait (en quelque sorte « réellement ») d’autres régimes du dire et de l’écrire. Cependant, la leçon heideggérienne consiste aussi bien à faire comprendre que la fin de la métaphysique ne signifie pas la fin de la pensée, pas plus que la forme métaphysique de la pensée dans la tradition n’aurait condamné celle-ci à ne rien penser. Si donc la « philosophie » n’a plus de possible aujourd’hui qu’à la condition de distinguer une pensée-qui-travaille d’une métaphysique illusoire, encore faut-il satisfaire aux obligations suivantes :

1) Faire passer cette distinction dans la lecture de la philosophie traditionale, pour laquelle, justement, elle n’avait aucun sens ; ce qui ne veut pas dire qu’elle ne s’y annonçait pas, par exemple dans ce qu’Aristote dit de Platon, Kant de Leibniz et Marx de Hegel.

2) Tenir la pratique d’une différence entre le tour d’écriture « philosophique » et tous les autres (le littéraire, le poétique, le scientifique, l’historique), et la tenir d’autant plus qu’elle ne saurait être conçue comme une différence « réelle » (ou subsistante).

3) Pratiquer la « philosophie » comme un travail de reprise. C’est-à-dire ravauder les trous des autres chaussettes que l’humanité tricote en tirant le fil de son pouvoir-parler, afin de ne pas marcher pieds nus dans le Monde. Par rapport à toute pratique, cette « reprise » philosophique consiste à rendre un peu plus large, ou plus serrée, la maille de son néant. Ce qui est d’abord reconnaître celui-ci pour le matériau même de toute pratique, n’y en ayant aucune en effet qui ne soit « philosophique » (je ne dis pas « philosophie »). Et ce qui est ensuite supposer que toute occupation humaine conjure trop tôt son néant et que cela produit en effet en elle des « trous » – une ataxie, une amnésie, une beauté étrange, une maladresse, un nanisme, un gigantisme, enfin n’importe quelle forme de l’inattendu et de l’inentendu qui survient à cette pratique et sur quoi elle ne peut se retourner (ce qui est donc son histoire et son destin à la fois).

4) Savoir que, dans ce travail de « reprise », la « philosophie » ne fait que repriser, non reprendre. Elle commence donc tout à fait à partir d’une extériorité qui n’est pas déjà, et qui ne deviendra jamais, son extérieur. Il faut au contraire qu’elle habite l’extérieur dans le dedans de l’extérieur même, et qu’elle s’habite elle-même (c’est-à-dire un vide, une généralité sans genre) comme une pratique reprisée parmi d’autres. Pour prendre un exemple, la chance d’une épistémologie des mathématiques est qu’un seul et même « je » soit mathématicien (et non « au courant » des mathématiques) et qu’il soit philosophe (et non « épistémologue »). Et, pour en prendre un autre, la seule chance d’une poétique est qu’elle vienne du poète, s’il est aussi philosophe, et à condition qu’il ne soit pas esthéticien.

De ces quatre contraintes découle une conséquence généralement inaperçue : c’est que « la » philosophie aujourd’hui, pour autant qu’elle ne peut pas plus renoncer à la totalité qu’à la principalité, ne peut être qu’une affaire communautaire consciemment poursuivie, autrement dit politique. Il n’y a en effet que des formes (déterminées) de ce néant dont toutes les occupations du Da-sein sont préoccupées, et que la « philosophie » fait son occupation propre de repriser. Or, s’il y a ainsi une homonymie ultime des pratiques, il n’y a pas de praxologie générale. Pour le dire plus simplement, la philosophie de ceci et la philosophie de cela ne sont pas des parties de « la » philosophie qui se déchirerait en elles. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas moyen de réunir (fragmentairement) des fragments, et chaque fois comme une anticipation du « tout » ou Monde, mais que l’idée du monde n’est pas encore à demander à la philosophie : elle est de nouveau une idée banale du Da-sein, qui le constitue comme politique.

On le voit, ce possible de la philosophie aujourd’hui n’est pas moins immense que celui de la tradition, il est simplement un peu différent, et plus resserré. Il joue sur des matières et il demande, par conséquent, un travail. Il trouve en même temps sa puissance à se centrer sur soi, mais il ne peut s’ériger ni en centre ni en pouvoir, moins encore en pouvoir central. Il est un possible de la vie parmi les autres, et même s’il est celui en qui le possible donne sa fleur, et donc aussi le vivable, il n’est pourtant pas ce qui fournirait au vivre son fondement. Pur trait, éploiement pur, Da-sein est un passage énigmatique qui ne va qu’à soi. C’est sur lui que la philosophie, comme tout autre fruit du souci, repose, et non lui sur elle. Il n’y aura donc de philosophie « malgré tout » que si nous nous montrons capable d’un vivre « malgré tout », et singulièrement de faire vivre une politique « malgré tout ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans textes de base

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