Humain trop humain, Extraits. Nietzsche.

Publié le par Gregor

Les disciples aveugles.

Tant qu'un homme connaît très bien les forces et les faiblesses de sa théorie, de son art, de sa religion, sa force est encore petite. Le disciple et l'apôtre qui n'a point d'yeux pour les faiblesses de sa théorie, de la religion etc… aveuglé par la vue de son maître et sa pitié envers lui, a donc ordinairement plus de puissance que le maître. Sans les disciples aveugles, jamais encore l'influence d'un homme et de son oeuvre n'est devenue grande. Aider au triomphe d'une idée n'a souvent d'autre sens que: l'associer si fraternellement à la sottise que le poids de celle-ci l'emporte et l'entraîne dans sa victoire.


De l'avantage d'avoir de la religion.

Il y'a des gens honnêtes et bons commerçants, que la religion galonne comme d'un liséré d'humanité supérieure : ceux-là font très bien d'être religieux, cela les embellit. - Tous les hommes qui ne s'entendent pas à quelque métier des armes - la parole et la plume étant comprises parmi les armes - sont serviles : pour de telles gens, la religion chrétienne est fort utile, car la servilité prend alors l'aspect de vertus chrétiennes et en est étonnamment embellie. - Des  gens à qui leur vie journalière apparaît trop vide et monotone deviennent facilement religieux ; cela est compréhensible et pardonnable, sauf qu'ils n'ont aucun droit à réclamer de la religiosité de ceux pour qui la vie journalière ne coule pas vide et monotone.


Au bord de la cascade.

En contemplant une chute d'eau, nous croyons voir dans les innombrables ondulations, serpentements, brisements des vagues, liberté de la volonté et caprice; mais tout est nécessité, chaque mouvement peut se calculer mathématiquement. Il en est de même pour les actions humaines; on devrait pouvoir calculer d'avance chaque action, si l'on était omniscient, et de même chaque progrès de la connaissance, chaque erreur, chaque méchanceté. L'homme agissant lui-même est, il est vrai, dans l'illusion du libre arbitre; si à un instant la roue du monde s'arrêtait et qu'il y eût là une intelligence calculatrice omnisciente pour mettre à profit cette pause, elle pourrait continuer à calculer l'avenir de chaque être jusqu'aux temps les plus éloignés et marquer chaque trace où cette roue passera désormais. L'illusion sur soi-même de l'homme agissant, la conviction de son libre arbitre, appartient également à ce mécanisme, qui est objet de calcul.


Limite de la philanthropie.

Tout homme qui a décidé que l'autre est un imbécile, un sale individu, se fâche quand l'autre montre enfin qu'il ne l'est pas.

Publié dans coup de coeur

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Gregor 09/07/2010 19:58


Ma réponse est affirmative, disons que les mauvaises pensés sont pour moi un moyen d'expulser, et d'avancer, et non pas une fin en soi.... être libre d'accord, mais libre pour quoi ? C'est la
véritable question


Nounedeb 09/07/2010 08:29


Salut Gregor, beau texte, fort, dur, qu'il est bon de rappeler par les temps qui courent. Je glisserais un souffle de liberté dans cet absolu de détermination. Je m'efforce de ne pas utiliser le
verbe croire, et le remplacer par penser. Mais, n'étant pas capable d'argumenter, je dirais: je crois que nous pouvons avoir une parcelle de libre arbitre. Elle se conquiert constamment.
Bonne journée.