l'art d'être et les hommes d'action

Publié le par Gregor

L'art de lire.

Toute tendance forte est exclusive; elle se rapproche de la direction de la ligne droite et, comme elle, est exclusive, c'est-à-dire : elle ne devient pas tangente à beaucoup d'autres tendances, comme font les partis et les natures faibles dans leur va-et-vient ondulatoire : il faut donc aussi s'attendre à trouver les philologues exclusifs. La restitution et la conversation des textes, en même temps que leur interprétation, pratiquée avec suite par une corporation, des siècles durant, a permis enfin de trouver les bonnes méthodes; tout le Moyen Age était profondément incapable d'une explication philologique, c'est-à-dire désir de comprendre simplement ce que dit l'auteur- c'était quelque chose, de trouver ces méthodes, qu'on n'en rabaisse pas le prix ! Toute la science n'a gagné de la continuité et de la stabilité que parce que l'art de bien lire, c'est-à-dire la philologie, est parvenue à son apogée.

 

Appréciation trop basse de l'éducation du Lycée.

On cherche rarement l'importance du lycée dans les choses qui y sont réellement apprises et que l'on emporte sans pouvoir les prendre, mais plutôt dans celles que l'on y enseigne et que l'écolier ne s'approprie qu'à contrecoeur, pour s'en débarrasser, dès qu'il le peut, d'une secousse. La lecture des classiques - comme l'accordera tout esprit cultivé-  est, telle qu'elle est pratiquée partout, un procédé monstrueux : elle se fait devant des jeunes des gens qui, à aucun égard, ne sont mûrs pour elle, par des maîtres dont chaque parole, dont souvent l'aspect seul met une couche de poussière sur un bon auteur. Mais voici où réside l'utilité que d'ordinaire on méconnait - c'est que ces maîtres parlent la mangue abstraite de la haute culture, lourde et difficile à comprendre, mais qui est une gymnastique supérieure du cerveau; c'est que dans leur langage apparaissent continuellement des idées -, des expressions, des méthodes, des allusions que les jeunes gens n'entendent presque jamais dans la conversation de leurs parents et dans la rue. Quand les écoliers ne feraient qu'entendre, leur intelligence subit bon gré mal gré une formation préalable à une manière scientifique de concevoir. Il n'est pas possible que de cette discipline on sorte ayant complètement échappé au contact de l'abstraction, en pur enfant de la nature.

 

 

Défaut principal des hommes d'action.

Les hommes d'action manquent ordinairement de l'activité supérieure : je veux dire individuelle. Ils agissent à titre de fonctionnaire, de marchands, d'érudits, autrement dit de représentants d'une espèce, mais non à titre d'hommes déterminés, isolés et uniques : à cet égard ils sont paresseux. C'est le malheur des gens d'action que leur activité est toujours un peu irraisonnée. On ne peut, par exemple, demander au banquier qui amasse de l'argent le but de son encaissante activité; elle est irraisonnée. Les gens d'action roulent comme roule la pierre, suivant la loi brute de la mécanique. - Tous les hommes se divisent, et et en tous temps et de nos jours, en esclaves et libres; car celui qui n'a pas les deux tiers de sa journée pour lui même est esclave, qu'il soit d'ailleurs ce qu'il veut : politique, marchand, fonctionnaire, savant.

 

L'inquiétude moderne.

A mesure qu'on va vers l'ouest, l'agitation moderne devient de plus en plus grande, si bien qu'aux yeux des Américains les habitant de l'Europe représentent un ensemble d'être amis du repos et du plaisir, tandis qu'en réalité ils vont croissant leur vol continuel comme des abeilles et des guêpes. Cette agitation est si grande que la culture supérieure n'a plus le temps de mûrir ses fruits : c'est comme si les saisons se succédaient trop rapidement. Par manque de repos notre civilisation court à de nouvelle barbarie. En aucun temps les gens actifs, c'est-à-dire les gens sans repos, n'ont étés plus estimés. Il y a donc lieu de mettre au nombre des corrections nécessaires que l'on doit apporter au caractère de l'humanité, la tâche de fortifier dans une large mesure l'élément contemplatif. Mais dès à présent tout individu calme et constant de coeur et de tête a le droit de croire qu'il possède non seulement un bon tempérament, mais une vertu d'utilité générale et qu'en conservant cette vertu il remplit même un devoir fort élevé.

 

Nietzsche, Humain, trop humain.

Publié dans coup de coeur

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