Les esprits libres

Publié le par Gregor

L'esprit libre, notion relative.

On appelle esprit libre celui qui pense autrement qu'on ne l'attend de lui à cause de son origine, de son milieu, de sa situation et de son emploi ou à cause des vues régnantes du temps. Il est l'exception, les esprits serfs sont la règle, ; ceux-ci lui reprochent que ses libres principes ou bien ont leur source dans le désir de surprendre, ou bien aboutissent à des actions libres, c'est-à-dire des actions qui ne se concilient pas avec la morale dépendante. De temps à autre, l'on dit aussi que tels ou tels libres principes doivent être dérivés d'un travers ou d'une excitation de l'esprit, mais qui parle ainsi n'est que malice, qui elle-même ne croit pas à ce qu'elle dit, mais veut s'en servir pour nuire : car le libre esprit à d'ordinaire le témoignage de la bonté et de la pénétration supérieure de son intelligence écrit sur son visage si lisiblement que les esprits dépendant le comprennent assez bien. (…)

Dans la connaissance de la vérité, ce qui importe, c'est qu'on la possède, non pas de savoir par quel motif on l'a cherchée, par quelle voie on l'a trouvée.Si les esprits libres ont raison, les esprits serfs ont tort, peu importe que les premiers soient arrivés au vrai par immoralité, que les autres, par moralité, se soient jusqu'ici tenus au faux. - Au reste, il n'est pas de l'essence de l'esprit libre d'avoir des vues plus justes, mais seulement de s'être affranchi du traditionnel, que ce soit avec bonheur ou avec insuccès. Pour l'ordinaire toutefois il aura la vérité de son côté, ou du moins l'esprit de la recherche de la vérité : il cherche, lui, des raisons, les autres une croyance.

 

Les caractère fort et bon.

La servitude des convictions, devenue par l'habitude instinct, conduit à ce que l'on nomme force de caractère. Quand quelqu'un agit par un petit nombre de motifs, mais toujours les mêmes, ses action acquièrent une grande énergie; si ces actions sont d'accord avec les principes des esprits serfs, elles sont approuvées et provoquent chez celui qui les fait le sentiment de la bonne conscience. Un petit nombre de motifs, une action énergique et une bonne conscience constituent ce que l'on nomme la force de caractère. A l'homme de caractère fort manque la connaissance des multiples possibilités et directions de l'action; son intelligence est dépendante, serve, puisqu'elle ne lui montre en un cas donné que deux possibilités tout au plus; entre elles il doit alors faire un choix conforme à toute sa nature, et il le fait facilement et vite, n'ayant pas à choisir entre cinquante possibilités. L'entourage éducateur veut rendre tout homme dépendant, en lui mettant toujours devant les yeux le plus petit nombre de possibilités. L'individu est traité par ses éducateurs comme  s'il était, à la vérité, quelque chose de nouveau, mais devait devenir une réplique. Si l'homme apparaît d'abord comme quelque chose d'inconnu qui n'a jamais existé, il doit être réduit à quelque chose de connu, de déjà existant. Ce qu'on appelle bon caractère chez un enfant, c'est la preuve qu'il est serf du fait existant; en se mettant du côté des esprits serfs, l'enfant annonce d'abord son sens commun, il se rendra plus tard utile à son état ou à sa classe.

 

Esprit fort.

Comparé avec celui qui a la tradition de son côté et n'a pas besoin de raisons pour fonder sa conduite, l'esprit libre est toujours faible, notamment dans l'action : car il connait trop de motifs et de points de vue et par là sa main est peu sûre, mal exercée. Or quel moyen y-a-t-il de le rendre pourtant relativement fort, au point de pouvoir au moins se soutenir et de ne pas se perdre sans effet ? Comment naît l'esprit fort? C'est dans un cas particulier le problème de la production de génie. D'où vient l'énergie, la force inflexible, la persistance avec laquelle l'individu, contre la tradition tâche d'acquérir un connaissance toute individuelle du monde ?

 

La production du génie.

L'ingéniosité du prisonnier à chercher des moyens de s'évader, l'utilisation la plus froide et la plus patiente du plus petit avantage, peut enseigner quel procédé emplie quelquefois la nature pour produire le génie, - mot que je prie d'entendre sans arrière-goût de mythologie ou de religion : elle l'enferme dans un cachot et excite son désir de se délivrer au point le plus extrême. - Ou, pour prendre une autre image : un homme qui s'est tout à fait égaré dans sa route en forêt, mais s'efforce avec une énergie non commune d'arriver dans une direction quelconque au plein air, découvre parfois un chemin nouveau, que personne ne connaissait : ainsi se produisent les génies dont on célèbre l'originalité. - On a déjà mentionné qu'une mutilation, une déviation, un défaut sensible d'un organe donne fréquemment l'occasion à un autre organe de développer des qualités exceptionnelles parce qu'il doit pourvoir à une autre fonction en plus que la sienne propre.  C'est par là qu'il faut s'expliquer l'origine de plus d'un talent brillant.

- De ces indications générales sur la production du génie, qu'on fasse l'application au cas spécial du parfait esprit libre.

 

Nietzsche, humain, trop humain.

Publié dans coup de coeur

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Nounedeb 21/07/2010 13:47


Salut Gregor, et si un esprit libre, c'était juste quelqu'un qui ne gobe pas tout cru mais réfléchit, remet en question, fût-ce Nietzsche. Quelqu'un qui ne dit pas "les femmes", parce qu'il sait
que chaque femme, chaque homme est unique, et refuse lui-même de se faire mettre dans une case?


Gregor 21/07/2010 20:24



Oui, bien sur ! C'est la justement, peut être ma seule modestie... Je n'ose pas l'imaginer... Comment savoir ? Jusqu'à quel point il est possible d'espérer une libération de l'individu ?


Considérer que les hommes et les femmes sont chacun unique est vrai d'un certain point de vu; je dis oui, mais que dans une certaine mesure !


En vérité, de ce que j'ai pu constater une grande partie, et peut-être la partie décisive (en cela je reviens à l'interrogation initiale), n'est qu'une application irrationnelles, de principes
récurrents, barbares, stérilisants, fatigués de réfléchir.. Cette époque me semble, celle de la grande fatigue, la grande lassitude, cela viendrait de la nourriture ? Du mode de vie ? D'une santé
molle ? 


Il y a des exceptions, peuvent elles devenir une règle ?


Quand nous nous réunissons, que nous avons ensemble encore la volonté de faire quelque chose, qui nous soit utile qui nous donne de l'air... il est possible que cette nécessité, saisonnière, qui
vient avec les beaux jours, les moments où les gens semblent se dire qu'ils sont finalement pas si mal que ça, leurs nécessités sont passées...


Et cette différence est fondamentale, les nécessités d'un homme libre, sont plus grandes, que celles du devoir vis à vis des autres, elles lui provoquent davantage de plaisir, y compris à travers
les autres...


Enfin c'est une autre histoire. assez amusante par ailleurs :le gai savoir...


Là où cela peut avoir un intérêt si je veux répondre à la question initiale, sur le libre arbitre des individus, c'est que finalement ils emploient tellement plus de nécessités à se rapprocher
les uns des autres, à partager de rares moments qui ne soient pas tués dans l'oeuf par la lourde épée du devoir obligatoire, nous créons plus en cinq minute de liberté quand 20 ans d'esclavage...
C'est une forme de génie collectif, de période dignes d'intérêts, qui devraient être une règle, mais la règle est l'inverse : lourdeur, pénibilité, effort aveugles...


Merci de m'écrire de temps en temps, et je ne pense pas vouloir choquer volontairement, et remettre Nietzsche en cause, si vous voulez savoir, je l'ai déjà fait, et je le fait encore... C'est une
question tellement complexe: d'un côté on ne comprend rien si on ferme les yeux à toutes idées nouvelles, et qu'on ne gobe pas un maximum, d'un autre on peut pas accepter toujours tout et son
contraire (même si les véritables contraires n'existent pas, ils n'existent qu'à la condition d'esprits bornés), cependant puisque il existe des esprits plus ou moins bornés, limités, ils
convient de ranger leurs idées à leur place, sans écouter cette espèce d'étalage de sentiment débordant du "moi je": les caractères forts et lourdaux.


Il arrive forcément à force de se délecter de tous les bienfaits de l'expérience, qu'on se demande "nous", ce que l'on voudrait, pour nous même ? Et on prend peur, à la vérité, on n'a plus le
moindre juge, le moindre spectateur, la moindre lueur qui puisse nous approuver, nous désapprouver...


Alors on reprend la route, les routes, qu'importe ?