Les souffrances de jeune Werther.

Publié le par Gregor

La valse


On commença. Nous nous amusâmes d'abord à mille passes de bras. Quelle grâce, que de souplesse dans tous ses mouvements ! Quand on en vint aux valses, et que nous roulâmes les uns autour des autres comme les sphères célestes, il y eut d'abord quelque confusion, peu de danseurs étant au fait. Nous fûmes assez prudent pour attendre qu'ils eussent jeté leur feu ; et les plus gauches ayant renoncé à la partie, nous nous emparâmes du parquet, et réprimes avec une nouvelle ardeur, accompagnés par Audran et sa danseuse. Jamais je ne me sentis si agile. Je n'était plus un homme. Tenir dans ses bras la plus charmante des créatures, voler avec elle comme l'orage, voir tout passer, tout s'évanouir autour de soi, sentir ! …. Wilhelm, pour être sincère, je fis alors le serment qu'une femme que j'aimerais, sur laquelle j'aurais des prétentions, ne valserait jamais qu'avec moi, dus- je périr ! Tu me comprends.

Nous fîmes quelques tours de salle en marchant pour reprendre haleine ; après quoi elle s'assit. J'allai lui chercher des oranges que j'avais mises en réserve ; c'étaient les seules qui fussent restées. Ce rafraîchissement lui fit grand plaisir ; mais, à chaque quartier qu'elle offrait, par courtoisie, à une voisine indiscrète, je sentais mon coeur transpercé.

A la troisième contredanse anglaise, nous étions le second couple. Comme nous descendions la colonne, et que, ravi, je dansais avec elle, enchaîné à son bras et à ses yeux, où brillait le plaisir le plus pur et le plus innocent, nous vînmes faire une figure avec une femme qui n'était pas de la première jeunesse, mais qui m'avait frappé, par son aimable physionomie. Elle regarda Charlotte en souriant, la menaça du doigt, et prononça deux fois en passant le nom d'Albert d'un ton significatif.

"Quel est cet Albert dis-je à Charlotte, s'il n y a point d'indiscrétion à le demander ?" Elle allait me répondre, quand il fallut nous séparer pour faire la grande chaîne. En repassant devant elle, je crus remarquer une expression pensive sur son front.

"Pourquoi vous le cacherais-je ? me dit-elle en m'offrant la main pour la promenade ; Albert est un galant homme auquel je suis pour ainsi dire promise." Ce n'était point une nouvelle pour moi, puisque ces dames me l'avaient dit en chemin ; et pourtant cette idée me frappa comme une chose inattendue, lorsqu'il fallut l'appliquer à une personne  que quelques instants avaient suffi à me rendre si chère. Je me troublai, je bredouillai les figures, tout fut dérangé ; il a fallut que Charlotte me menât, en me tirant de côté et d'autre ; elle eut besoin de toute sa présence d'esprit pour rétablir l'ordre.

Publié dans coup de coeur

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