Nietzsche, la volonté de puissance (extraits choisis)

Publié le par Gregor

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Sous un titre qui n'est pas sans danger : " La volonté de puissance ", c'est une philosophie nouvelle où, plus précisément, l'Essai d'une interprétation nouvelle de l'évolution qui compte s'exprimer ici, de façon provisoire, sans doute, et à titre de préparation, d'interrogation, de prélude à des choses graves qui exigeront des oreilles initiées et choisies; cela va de soi, ou devrait aller de soi, chaque fois qu'un philosophe prend la parole en public. (Mais de nos jours, grâce à l'esprit superficiel et prétentieux d'un siècle qui croit à "légalité", on en est venu à ne plus croire aux privilèges intellectuels ni à l'incommunicabilité des vues dernières.) Car tout philosophe doit être assez pédagogue pour avoir appris à persuader avant d'entreprendre de démontrer. Avant toute démonstration, il faut que le penseur qui veut nous séduire mine et ébranle le terrain; avant de commander et de marcher devant, il lui faut essayer jusqu'à quel point il est capable de nous séduire à son tour.


2

 

Je ne cherche jamais à provoquer la contradiction. Aidez-moi à formuler le problème ! Dés que votre sentiment se tourne contre moi, vous ne comprenez plus ni mon état d'esprit ni mes arguments. Il faut que vous soyez en proie à la même passion.

 

5


Ma philosophie: arracher l'homme à l'apparence, quel qu'en soit le péril ! Et n'avoir pas peur, dût la vie même y périr !


6


Quiconque veut devenir un meneur d'hommes doit accepter de passer longtemps pour leur pire ennemi.


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Je revendiquerai comme la propriété et le produit de l'homme toute la beauté, toute la noblesse que nous avons prêtées aux choses réelles ou imaginaires; ce sera sa plus belle apologie. 

L'homme dans son rôle de poète, de penseur, de Dieu, d'amour, de puissance - oh ! avec quelle libéralité royale il a doté les choses, pour s'appauvrir et se sentir misérable ! Sa plus grande abnégation, jusqu'à présent, a été, lorsqu'il admirait ou adorait, de savoir se dissimuler qu'il avait créé lui-même ce qu'il admirait.


11


Je suis cet homme prédestiné qui détermine les valeurs pour des siècles. L'homme caché, traqué partout, l'homme sans joie, qui a répudié toute patrie, tout repos. Ce qui fait le grand style: se sentir maître de son bonheur comme de son malheur.

 

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Premier principe. _ Tous les jugements de valeur antérieurs sont nés d'une connaissance fausse et illusoire des choses: ils ne nous obligent plus, même quand ils agissent sous forme de sentiments, instinctivement (par la voix de la conscience).

 

Deuxième principe. _  Au lieu d'un croyance qui ne nous est plus possible, nous établissons comme loi au-dessus de nous un vouloir fort qui maintient, par un principe d'heuristique (hermétique), une série provisoire d'évaluations fondamentales, afin de voir jusqu'où elles peuvent mener. Tel le navigateur dans les mers inconnues.

En vérité, toute l'ancienne "croyance" n'était pas autre chose; mais jadis la discipline de l'esprit était trop faible pour pouvoir tolérer notre prudence grandiose.


Troisième principe._ Ce qui nous distingue, Européens, c'est le courage de la tête et du coeur, acquis au cours de lutte entre des opinions diverses. Une agilité extrême, dans la lutte contre des religions de plus en plus subtiles,et une âpre sévérité qui va jusqu'à la cruauté.  La vivisection peut servir d'épreuve: qui-conque ne la tolère pas n'est pas des nôtres.


Quatrième principe._  Les mathématiques contiennent des descriptions (des définitions) et des déductions tirées de ces définitions. Leurs objets n'existent pas. La vérité de leurs déductions repose sur la correction de la pensé logique._ Les mathématiques appliquées procèdent comme ces explications qui font appel à la "fin" et aux "moyens"; on commence par arranger et simplifier (falsifier) le réel.


Cinquième principe._ Ce que nous croyons le plus fermement notre à priori, n'est pas plus certain du fait que nous y croyons si fort. Il se révèle peut-être au contraire comme une condition d'existence de notre espèce, une sorte de postulat fondamental.

Aussi d'autres êtres pourraient-ils admettre d'autres postulats, p.ex. quatre dimensions. C'est pourquoi tous ces postulats pourraient être faux _  ou plutôt : dans quelle mesure une chose peut-être "vraie en soi" ? C'est là l'absurdité fondamentale ! 


(…)



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Qu'est ce que la fausse- monnaie en morale ? Prétendre savoir ce que sont "le bien et le mal". C'est prétendre savoir pourquoi l'homme existe, connaître sa fin, sa destination. C'est prétendre savoir que l'homme a une fin, une destination.



 

Publié dans critiques modernes

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